Bien que lancée en 2021, la véritable histoire de cette entreprise remonte à 1900. Cette année-là naît Charles Albert Ruscade, l’homme qui sera plus tard connu sous le nom de Papa Rouyo, cultivateur de canne à sucre. Tout cela se passe au Moule, à l’est de Grande-Terre.

Le projet Papa Rouyo est tout à fait unique en Guadeloupe. Charles Albert Ruscade cultive ses terres en « colonage » de 1919 jusqu’à sa mort en 1980. Au terme de 60 années d’exploitation, la famille souhaite racheter les parcelles, tel que le prévoit la loi. Danielle Galli, la fille de Papa Rouyo, mènera un combat de 17 années pour avoir gain de cause. Le procès aboutit à une décision de justice en 1997, donnant raison à la famille Galli. Et cette décision fait depuis lors jurisprudence. D’autres familles ont depuis lors récupéré les terres qu’elles exploitaient également en colonage.

Bien des années plus tard, le petit-fils de Papa Rouyo, Judes Galli, et son fils Joris Galli rencontrent des planteurs du Moule. La plupart d’entre eux vendent leur canne directement à l’industrie, mais Judes et Joris veulent produire quelque chose de local, à la fois nouveau et traditionnel, mais certainement différent. Les planteurs savent que la canne du Moule est très riche en sucre et qu’elle est vraiment parfaite pour faire un bon rhum agricole. Et justement, c’est précisément le nouveau projet que la famille Galli a en tête.

Photo: Papa Rouyo

La famille Galli s’associe alors à deux autres planteurs, Tim Synésius et Jean- Marie Gobardhan. Ensemble, ils adoubent la profession des planteurs en créant le titre de « Maître-Cannier » pour lancer leur projet. Ces deux agriculteurs font donc partie intégrante du projet. D’autres planteurs, associés dans le GFA (Groupement foncier agricole) de L’Ecluse décident de leur livrer également leur canne. Au total, ce sont 16 has de canne qui sont exploités pour fournir le moulin et la nouvelle distillerie. Judes, Joris, Tim et Jean-Marie financent le projet tout en soutenant les autres planteurs. Les planteurs du GFA ne sont peut-être pas propriétaires de la distillerie, mais ils ont le sentiment d’en faire partie. Ils constituent un maillon essentiel du projet de production de rhum.

La famille Galli s’associe alors à deux autres planteurs, Tim Synésius et Jean-Marie Gobardhan, auxquel ils attribuent le titre de « Maître-Cannier » pour lancer leur projet.

Le départ

Le rhum doit être différent des autres marques, bien sûr, mais comment ? Joris s’est perfectionné en Charente où il a pu se familiariser avec la double distillation en alambic. Dans les Antilles françaises, où c’est la distillation en colonne créole qui est privilégiée, distiller en alambic donnerait certainement quelque chose d’original. Et par bonheur, le cahier de l’indication géographique des rhums de Guadeloupe autorise ce mode de distillation. Ils commandent deux alambics à un industriel français, auxquels ils donnent le nom des femmes qui ont compté dans la vie de Papa Rouyo. Le premier alambic (Wash Still) porte le nom de sa femme Agathe, le second (Spirits Still) celui de sa fille aînée Danielle.

Dans les Antilles françaises, où c’est la distillation en colonne créole qui est privilégiée, distiller en alambic donnerait certainement quelque chose d’original.

Photo: Les alambics Agathe et Danielle – Papa Rouyo

La première distillation a eu lieu en février 2021, et le premier rhum blanc baptisé « Le Rejeton ». Un nom choisi pour 3 raisons. Joris et Judes sont les « rejetons « de Papa Rouyo. Et Danielle Galli exploitait un restaurant du même nom, que ses parents aimaient fréquenter. La canne « rejeton » est le nom que l’on donne aux repousses sur les cannes qui n’ont pas été récoltées et qui sont en sur maturité.

Un an plus tard, un premier rhum « élevé sous bois » appelé « Sanblaj », est mis en bouteille. Sanblaj signifie « asssemblage » en créole.

Photo: Le Rejeton, premier rhum blanc produit par la distillerie – Papa Rouyo

Dans les champs

La Guadeloupe est située dans les Petites Antilles et s’appelait à l’origine « Karukera », qui signifie en arawak « île des belles eaux ». Les champs de Papa Rouyo sont situés à l’est de Grande Terre, tandis que la distillerie se trouve à l’est de Basse Terre, à Goyave, au pied du volcan. Pas trop loin, cependant, comme tout sur cette île.

Le sol est argilo-calcaire, et il contribue à l’enracinement des cannes. Le calcaire est très poreux, ce qui signifie que l’eau de pluie n’est pas retenue. Les racines doivent donc s’enfoncer plus profondément dans le sol, ce qui, curieusement, a pour effet d’accélérer la maturation. Cet élément est connu de l’industrie du vin, où l’on dit que le meilleur vin provient des ceps des vignes profondément enracinées. Les parcelles situées à 50 mètres au-dessus du niveau de la mer subissent une forte influence des vents d’est qui arrivent de l’Atlantique. La brise et les embruns rafraîchissent la zone, tout en apportant aux cannes une certaine salinité. On m’a dit que cet élément s’exprimera pleinement lors des dégustations. Nous sommes donc très curieux de pouvoir les déguster. La canne est issue des variétés suivantes :

  • Canne jaune (B5992)
  • Canne rouge (R579)
  • Canne Matos (B 80.0689)

Pour respecter la terre et améliorer la qualité des sols, les maîtres canniers travaillent de manière aussi traditionnelle et naturelle que possible. La canne, par exemple, est coupée à la main, uniquement le matin car, l’après-midi, les températures sont trop élevées. Le moulin n’est pas très éloigné des champs, ce qui permet de broyer une canne super fraîche.

Après fermentation et distillation, le rhum est mis en vieillissement dans des fûts de chêne français et américain. Dans un souci de traçabilité, les jus provenant de parcelles différentes sont vieillis séparément.

Photo: Tim Synésius récoltant la canne – Papa Rouyo

Une source de fierté

Chloé Leguérinel, chef de projet, se promène souvent dans les champs et a vu l’autre jour un des planteurs pleurer. « Il fait ce travail depuis 50 ans déjà, alors que c’est un travail très physique. »

« Toute ma vie, j’ai fait un travail que personne ne voulait faire ou dont personne ne connaissait l’existence. » a-t-il ajouté. « C’était un travail très dur, mais maintenant je peux voir nos bouteilles Papa Rouyo dans les magasins. C’est tout simplement magnifique pour nous car cela remet les producteurs au centre du projet et au centre de la communauté. Je fais partie de Papa Rouyo, et je sais où va ma canne. »

« C’était un travail très dur, mais maintenant je peux voir nos bouteilles Papa Rouyo dans les magasins. Je fais partie de Papa Rouyo, et je sais où va ma canne. »

Quand il ouvre une bouteille et se verse un verre, il sait désormais que c’est le produit de son travail. Il en éprouve beaucoup de fierté, et le goût lui semble encore bien meilleur.

René Van Hoven